Service national : le débat interdit

La polémique qui a suivi l’intervention du général Mandon, chef d’état-major des armées, devant le Congrès des maires de France le 18 novembre est stupéfiante. Car ce qu’il a déclaré relève non seulement de l’évidence, mais de la nécessité vitale : si un pays n’est pas prêt à accepter de « perdre ses enfants », il est en risque. Parce que l’hypothèse du sacrifice de la vie de ses citoyens pour le défendre est une composante essentielle de la dissuasion d’un État.

Il n’est pas besoin d’être grand stratège pour comprendre ce qui est en train de se jouer. Chaque jour apporte son lot d’actes hostiles : incursion de drones au-dessus d’aéroports européens et de sites militaires français, coupures de câbles sous-marins en mer Baltique, sabotage des voies ferrées en Pologne... Il ne s’agit pas de menaces diffuses mais bel et bien d’actes de guerre, initiés par la Russie, pour tester les dispositifs de défense et déstabiliser l’Europe. « La frontière de la Russie ne s’arrête nulle part » a affirmé Vladimir Poutine à la télévision russe en 2016. Nous, Européens, n’avons pas choisi de faire de la Russie notre ennemi. Depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022, elle a considérablement renforcé ses capacités opérationnelles et industrielles. Elle consacre aujourd’hui 40% de son PIB à l’industrie de défense et aura 2 millions de soldats en 2030. La conquête de l’Ukraine seule ne saurait justifier un tel effort.

Pendant ce temps, les Etats-Unis confirment leur abandon de l’Europe en rase campagne face à la Russie et menacent directement un pays allié pour s’accaparer le Groënland. La Chine prépare l’invasion de Taiwan. Les groupes djihadistes et les mercenaires russes poursuivent leur grignotage de l’Afrique. Le Moyen-Orient est à feu et à sang. Mais pendant ce temps, le gouvernement français se félicite du vote d’un budget sans boussole et creuse un déficit déjà abyssal en sacrifiant ses entreprises et l’avenir de ses enfants sur l’autel des retraites et des compromis peu glorieux. Les extrêmes, à gauche comme à droite, s’offusquent qu’on leur dise aussi clairement qu’une guerre se prépare et retrouvent leurs vieux réflexes antimilitaristes, pacifistes ou nationalistes.

Si l’augmentation du budget de la défense est un impératif, le réarmement doit également être moral et civique. La conscience collective des enjeux de défense – qui n’a jamais été forte dans la population française - s’est encore plus étiolée depuis la suspension du service militaire en 1997. Un pays qui aspire à maintenir son autonomie stratégique ne peut se contenter d’acquérir des équipements sophistiqués. Il doit aussi pouvoir compter sur une population prête à se mobiliser si nécessaire. Nos responsables politiques évitent soigneusement d’aborder cette question de la préparation de la société aux situations extrêmes, dont la guerre. Ce débat, tabou dans les cercles du pouvoir, semble effrayer ceux qui nous gouvernent comme ceux qui aspirent au pouvoir. Il ne faudrait pas faire peur aux Français.

Pendant ce temps en Europe

Alors que la France confirme avec une inébranlable détermination son statut d’homme malade de l’Europe, l’Allemagne se réarme massivement avec un budget de la défense qui représentera presque le double de celui de la France en 2026. La Suède, la Finlande et la Pologne publient des guides à destination de leur population pour les préparer « en cas de crise ou de guerre ». Le plus grand quotidien norvégien explore le scénario d’une attaque nucléaire sur Oslo.

Pas moins de dix pays de l’Union européenne disposent aujourd’hui d’un service militaire obligatoire. Les formes varient mais le principe est accepté comme une évidence par la population. Des pays qui l’avaient suspendu, comme la Suède, la Lituanie ou la Croatie, l’ont réintroduit. La Finlande, pays de moins de 6 millions d’habitants, peut mobiliser 285 000 hommes immédiatement opérationnels et rappeler en quelques heures 900 000 réservistes. L’Allemagne envisage de rétablir la conscription si les objectifs de recrutement de l’armée ne sont pas remplis. Au Danemark, un tirage au sort est organisé si les volontaires manquent. Les jeunes filles sont mobilisables en Suède, en Norvège et au Danemark.

La réserve : un choix par défaut

Afficher sa capacité à mobiliser en masse une population bien entraînée et équipée est un signal fort, au même titre que le nombre de chars, de pièces d’artillerie ou d’avions de chasse. La guerre en Ukraine a remis au centre du jeu la capacité à tenir le terrain avec une armée de masse. Les experts qualifient pudiquement l’armée française « d’échantillonnaire » : elle peut tout faire, souvent très efficacement, mais avec des moyens fort modestes et une capacité limitée à tenir dans la durée.

Le rétablissement d’un service militaire obligatoire est loin d’aller de soi. D’abord, il fait l’objet d’un rejet massif de la part du monde militaire. L’efficacité de l’armée de métier serait mise à mal par le « détournement » des ressources humaines et matérielles vers le recrutement et l’entraînement de soldats dont l’emploi est incertain. Les Armées n’auraient en réalité pas l’usage de ces centaines de milliers de jeunes conscrits. Les infrastructures pour le logement et la formation manquent. Le coût du rétablissement d’un service militaire obligatoire est jugé rédhibitoire. France Stratégie l’estime entre 7,2Md€ (garçons uniquement) et 14,5Md€ (filles et garçons) avec l’hypothèse de 75 % d’une classe d’âge appelée pour six mois. A cela s’ajoutent de fort légitimes interrogations sur le consentement des jeunes concernés, l’inclusion ou non des filles, le caractère inégalitaire de la conscription, etc.

Ce sont des objections sérieuses qu’il est impossible d’éluder. Plutôt que d’envisager les conditions du rétablissement d’un service militaire obligatoire, la France a donc fait le choix d’une armée hybride, composée de professionnels et d’une fraction de réservistes, rassemblés au sein de la Garde nationale. Ces 44 000 hommes et femmes sont principalement utilisés comme experts ou force d’appoint pour assurer la sécurité de zones sensibles. Le doublement du nombre de réservistes est à l’ordre du jour, avec la mise en place en 2026 d’un service national volontaire à vocation militaire (3 000 jeunes dès 2026 et jusqu’à 50 000 d’ici à 2035, pendant une durée de 10 mois). Mieux que rien, mais pas à la hauteur des enjeux.

Car le service national volontaire, tel qu’annoncé, ne permet de répondre ni aux besoins des Armées, ni au renforcement de la cohésion sociale. Au sein des Armées, on sait déjà que le nombre de volontaires de qualité sera insuffisant pour permettre de sélectionner les 50 000 soldats nécessaires à l’horizon 2035. Et quand le président de la République indique que le projet consiste à créer « un service national purement militaire qui, sans être universel, peut engager toute une génération », la contradiction saute aux yeux. Comment « engager toute une génération » avec, au mieux, 7 % d’une cohorte dans dix ans ? Ce dispositif n’aura donc pas d’effet transformateur : l’effet est lointain et incertain pour les Armées et reste marginal pour la cohésion sociale. Faut-il pour autant se diriger vers le rétablissement du service militaire ?

Vers un service national obligatoire

Depuis des années nos responsables politiques évitent soigneusement cette question. Mais ce tabou effraie les politiques plus que les citoyens. Car les Français sont volontaristes : selon un sondage Ipsos, 86 % se déclarent favorables au retour d’un service militaire, dont 53 % sous une forme obligatoire. Mais le besoin sur le plan militaire n’est pas établi : il n’y a pas d’hypothèse réaliste dans laquelle la France serait seule face à la menace directe d’une invasion de son territoire. C’est donc plutôt vers un service national obligatoire – et non pas volontaire comme annoncé - qu’il faudrait se diriger, destiné à alimenter les armées avec les effectifs et les expertises dont elles ont besoin. En prenant exemple sur certains pays nordiques, les armées auraient la priorité pour sélectionner 50 000 jeunes garçons et filles par an, pour 10 mois de service. Les autres seraient intégrés dans des services publics en mal d’effectifs, selon leurs souhaits et compétences : éducation nationale, sécurité civile, hôpitaux, pompiers, gendarmerie et police… et pourraient contribuer activement à l’intérêt général.

La cohésion sociale, enjeu fondamental

À l’heure où notre société affronte des tensions communautaires et des fractures sociales alarmantes, ce service national obligatoire pourrait devenir un puissant vecteur de cohésion nationale et sa composante militaire faire consensus. L’antimilitarisme a largement disparu dans la jeunesse. 90 % des jeunes entre 18 et 25 ans font confiance à l’armée et 49 % pourraient envisager de s’y engager[1]. Plus des deux tiers (67 %) affirment qu’en cas de péril pour le pays, ils seraient prêts à se battre, y compris jusqu’au sacrifice de leur vie[2]. Enfin, une large majorité d’entre eux se prononce pour le retour du service militaire obligatoire (66 % des hommes, 42 % des femmes)[3].

Un grand débat et un référendum

Si, comme le président de la République l’a affirmé, la guerre en Ukraine présente une « menace existentielle », le passage du volontariat à l’obligation mérite un débat démocratique à la hauteur de l’enjeu. Le coût d’un tel dispositif est conséquent dans un contexte budgétaire dégradé. Mais ce coût est-il inenvisageable dans un pays qui consacre 57 % de ses dépenses publiques aux dépenses sociales, contre 4 % à la défense ? Cette question mérite d’être posée. Bien mené, ce débat pourrait conduire les Français à prendre conscience que le redressement des comptes publics est une nécessité vitale pour rester libre dans un monde à feu et à sang.

Un référendum permettrait non seulement de trancher cette question essentielle, mais aussi d’engager un vaste débat sur notre défense, notre cohésion sociale et notre avenir commun. L’année 2026, en amont de l’élection présidentielle, constituerait un moment opportun pour cette consultation. Ce référendum pourrait être précédé d’une convention citoyenne permettant d’élaborer collectivement les contours d’un service national obligatoire dans le cadre d’un projet de société fédérateur. Osons ce grand débat démocratique. La France en sortira plus forte et mieux préparée aux défis d’un monde incertain.

La Russie ne nous laissera pas le luxe de choisir le moment et le lieu de l’affrontement qu’elle se prépare à nous imposer. La catastrophe, c’est lorsque les choses suivent leur cours, écrivait Walter Benjamin. Il est encore temps, mais hâtons-nous.

Une version abrégée de cette tribune a paru le 29 janvier dans les Échos.

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[1] Anne Muxel, Les jeunes et les métiers de la sécurité et de la justice, Continuum Lab, Intériale. Octobre 2023.

[2] Idem.

[3] Les jeunes et la guerre. Enquête IPSOS, DGRIS/IRSEM, 2024.

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