Guerre des générations : le retour

La guerre des générations aura-t-elle lieu ? C’est la question que je posais il y a exactement quatre ans, dans un livre paru en octobre 2022. A partir d’une décision – le confinement généralisé de la population au printemps 2020 - dont les conséquences pour les jeunes m’avaient semblé le révélateur d’un déséquilibre politique en faveur des plus âgés, j’y rappelais quelques réalités : les résultats scolaires dégradés, l’orientation aléatoire, l’université en souffrance, le marché de l’emploi en berne, le logement impossible, le poids insupportable des retraites, l’endettement mortifère… J’y démontrais, chiffres à l’appui, à quel point la préférence française pour les vieux allait tôt ou tard faire faire de la jeunesse le pivot du grand dégagement. Je portais des propositions très concrètes pour développer une véritable solidarité intergénérationnelle. Surtout, j’y développais une idée radicale : accorder plus de poids au vote des jeunes pour compenser l’inexorable vieillissement du corps électoral.

Je ne tire aucune satisfaction de l’agitation actuelle : quelle que soit la justesse de leurs revendications, les lycéens ont mieux à faire dans leurs salles de classe, aussi peu confortables soient-elles, qu’en garde à vue. La seule bonne nouvelle, c’est le caractère très concret des revendications : apprendre dans des conditions décentes, cesser de jouer son avenir aux dés, avoir des professeurs face à soi… Mais enfin, que s’est-il passé depuis 2022 ? Les résultats catastrophiques de PISA ont confirmé la chute vertigineuse du niveau scolaire ; les changements incessants des règles de l’orientation ont introduit une insécurité généralisée chez les lycéens et leurs parents ; la santé mentale des adolescents s’est dégradée ; la crise de l’immobilier est profonde ; la dette a grossi de 600 milliards… Je confesse m’être lourdement trompé sur l’emploi : l’après-Covid n’a pas provoqué, comme je l’anticipais, de crise économique faisant des jeunes les premières victimes sur le marché de l’emploi. Mais, par une ruse de l’Histoire dont on se serait passé, l’intelligence artificielle a fini par me donner raison : depuis novembre 2022 les embauches en CDI des 21-29 ans ont reculé de 28,3% dans les métiers les plus exposés à l’IA générative.

J’ai souvent entendu dire : « Il ne faut pas opposer les générations ». Bien sûr, mais le sujet n’est pas de créer des clivages artificiels, mais de brosser un portrait clinique des choix collectifs, qui passent par les urnes et se concrétisent par des politiques publiques et des budgets. La France compte désormais plus de décès que de naissances. Le poids démographique des plus âgés, qui votent plus volontiers que les jeunes, pèsera chaque année davantage dans les urnes. Nulle surprise qu’aucun candidat ne fasse de la jeunesse la matrice de son programme présidentiel. Les belles déclarations d’amour aux générations futures se heurtent immédiatement à la réalité électorale, comme le montre jusqu’à la caricature le faux débat sur les retraites : aucun candidat ne jouera son élection sur ça et quant à élaborer une politique de la jeunesse, on repassera.

Contrairement à 2022, la question n’est plus rhétorique : la guerre des générations a bien lieu. Elle se déroule sous nos yeux. En réalité les jeunes l’ont déjà perdue mais ils ne le savent pas encore, et pire, leurs choix électoraux s’orientent vers les partis extrêmes qui, en creusant les déficits, jetteront la dernière pelletée de terre sur leur avenir.

Le scenario d’effondrement démocratique que j’imaginais il y a quatre ans (l’arrivée au pouvoir d’un parti extrême par le double jeu de l’abstention massive et du vote contestataire des 18-29 ans) est en train de prendre forme. Est-il encore temps de construire une offre politique qui réponde à la fois au présent et à l’avenir ? On peut se demander pourquoi aucun parti politique n’est jamais né de cette immense frustration qui rejaillit régulièrement entre poubelles en feu et AG vociférantes. Un parti qui ferait réellement des générations futures son fil conducteur programmatique.

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